Contre l'Être Suprême (extraits) - Marquis de Sade
The 2008-06-30 at 21:27 by rt.
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Chapitre III
[…] Voilà donc Paris, voilà l'antre des massacres. Depuis le fameux Septembre, tout s'est ordonné dans le rituel de la tuerie. Ce ne sont plus que des corps qu'on larde au petit bonheur, qu'on assomme à coups de gourdin, qu'on pique, qu'on découpe, mais une procession ininterrompue de saint-sacrement ver l'autel de l'idée-couteau, le tabernacle du tranchant-néant. La monstration des têtes au public ressemble étrangement à celle de l'ostensoir. L'Être et le Néant sont l'écho permanent l'un de l'autre, telle est la Table terrorisante, la Loi, l'Édification. Or vous verrez qu'on oubliera bientôt cette boucherie fondatrice, qu'elle deviendra dépression mélancolie, cauchemar intermittent, inhibition, trouble, malaise, angoisse, visions, culpabilité, ressentiment, noirceur. Elle aura garanti un principe de désolation. On s'en servira tantôt comme épouvantail et bâton ("tenez-vous tranquille !"), tantôt comme une carotte ("en avant !"). Les chrétiens se sont égorgés pendant des siècles, nous ferons mieux dans l'hémorragie contrôlée. Des poèmes, encore plus inspirés que ceux de l'Orphée de Clamart1[11], couvriront ces monuments divers. Ils diront, par exemple : le fond de l'Être est clos par un nuage obscur ! Sans doute ! Et pour cause ! Après la valse des faux dieux assoiffés de viandes, nous aurons le surplace d'un dieu squelette. Les condamnés crient : "Vive le roi !" ou encore : "Vive la république !", la foule répond : "Vive la nation !", le bruit sourd du couteau, lui, ponctue : "Vive l'Être Suprême !". Mais je ne veux pas de roi ni de république, moi ; je ne veux pas de nation ; je ne veux pas non plus d'Être Suprême. Je n'ai pas l'intention d'applaudir à ce carnaval ! A ce Jéhovah de carton, de son, ou plutôt d'acier ! A cet éloge de l'âme à rats ! L'égalité ? Soit. Mais je vous rappellerai à vous ce qu'en écrit Voltaire dans son Dictionnaire philosophique : "Chaque homme, dans le fond de son cœur, a droit de se croire entièrement égal aux autres hommes ; il ne s'ensuit pas de là que le cuisinier d'un cardinal doive ordonner à son maître de lui faire à dîner". Je ne veux pas qu'on dise vive pour : "vive la mort !". Et pas davantage nous pour : "Vive la mort !". L'Orphée de Clamart s'en va maintenant partout récitant son dernier vers qui commence par : "Ceux qui pieusement sont morts pour la patrie". Mais je ne veux pas non plus de patrie ! La littérature n'en a pas et je n'ai rien à perdre que mes chaînes. Quant à "pieusement", je vous laisse en sourire en lisant votre bréviaire. Du programme "la liberté ou la mort", nous n'avons plus que la mort. Pour la fraternité, mon cher frère (qu'Allah vous protège !), nous savons à quoi nous en tenir : méfie-toi de ton frère comme de toi-même, ne te parle même pas à toi-même de peur que ton frère ne t'écoute, les murs sont pleins d'oreilles fraternelles prêtes à t'envoyer passer une saison en enfer. Un certain Carrier, très fraternel, organise, paraît-il, de très beaux spectacles sur la Loire : on y procède à des noyades en tous genres, cela s'appelle la chambre d'eau. Savez-vous ce qu'est un "mariage républicain" ? Un homme et une femme ont ainsi l'occasion de faire connaissance dans une asphyxie continue et froide.. Un autre, Jourdan, a l'habitude de crier aux suppliciés au moment suprême : "Va coucher avec ta maîtresse !". Reconnaissez que la sensualité vient de faire là un progrès énorme : on ne s'excite plus en imagination sur la mort ; on fait l'amour, forcé, directement avec elle. Le Dieu ancien demandait de la procréation et des sacrifices. Le nouveau a décidé l'abolition du sexe et son remplacement par une incessante décréation. C'est vraiment un dieu des morts. L'ancien était pareil, mais au moins il faisait semblant d'être celui des vivants. Vous me direz que cela clarifie les choses. Voire.
[…] J'avais l'habitude de lui 2[12] répondre que le souvenir de ces choses-là3[13] […] était ma seule consolation en prison et dans l'existence, l'existence elle-même n'étant de toute façon qu'une prisons. Ces choses là, mon cher Cardinal, je n'y renoncerai jamais, sous aucun prétexte, je souhaite qu'elles puissent être, un jour, la mesure de tous les écrits […]. Si je suis arrêté, ce qu'à Dieu ne plaise, je vous supplie de mettre tout en œuvre pour la sauvegarde de mes papiers. Madame Quesnet 4[14] est sûre. Mon corps n'est rien, il tombera où le hasard voudra, mon ambition est d'ailleurs de disparaître pour toujours de la mémoire des hommes 5[15][…] Sentez-vous venir cette communion, cette fusion, cette conjugaison forcenées de tous les cultes ? Les "droits de l'homme" – décrétés, vous vous en souvenez, "en présence et sous les auspices de l'Être Suprême - seront sans doute une pauvre défense devant cette marée. Je prends quand même un certain plaisir à vous rappeler l'article 11 : "La libre communication des pensées et des opinions est un des droits les plus précieux de l'homme ; tout citoyen peut donc parler, écrire, imprimer librement…". J'arrête là la phrase car ensuite la limite de la loi revient, ce que je veux pas considérer. "En présence", "sous les auspices" […] Il a même été question des "yeux du législateur immortel". C'est à frémir de dégoût. Gardez mes manuscrits, cher ami, faîtes-les publier. Ils en consoleront sans doute certains dans la suite des temps. Je dis bien certains, toujours les mêmes, qui ne se résigneront pas à la limitation des droits de l'imagination. Mes nuits, la plume à la main, sont et resteront les meilleurs souvenirs de ma vie ; ah comme elle vole encore cette plume, avec laquelle je défie, en ce moment même, l'horizon borné qui m'enferme ! Comme les lettres sont puissantes quand l'esprit est en feu ! Le flambeau de la philosophie s'allumera toujours à celui du foutre, on ne l'éteindra pas dans les temps, mille êtres suprêmes dussent-ils s'agiter pour en étouffer l'étincelle. Je ne crois qu'à ce que je lis, je veux vérifier chaque phrase. On en censurera beaucoup, de façon plus ou moins ouverte, mais il en restera toujours pour rallumer le bûcher qui consumera tous les dieux […]. Voulez-vous que je vous dise ma seule certitude ? Seule l'imprimerie est divine. Des récits, des expériences, des variations, des calculs, des résultats dans ces chose- là, voilà ce qu'il nous faut, sans cesse. Telle est ma Torah, mon Évangile, mon Coran, ma Déclaration des droits. Ou plus exactement et plus modestement, si vous préférez, mon sextant, ma boussole. J'ai appris à écouter chacun et chacune en fonction de ce Nord-là. Ils sont obligés de le désigner malgré eux, cela s'entend, leurs moindres mensonges en sont aimantés, la vérité, indéfiniment y respire, transpire et conspire. Votre glorieux prédécesseur, le cardinal de Retz, avait coutume de dire : "Il y a des matières sur lesquelles il est constant que le monde veut être trompé". Ces choses-là sont cette matière. Elle est infinie, comme sera infinie la preuve qu'on peut y apporter. Est-ce un hasard si le français est la langue où se déroule cette démonstration fabuleuse ? Est-ce un hasard si c'est le français qu'on veut et voudra bâillonner sur ce point capital ? Si les Français eux-mêmes ont décidé de s'oublier et de se haïr assez pour précéder les autres peuples dans cette dénégation criminelle ? Pauvres Français ! Supprimez-vous donc ! Encore un effort ! Embrassez les théories de Moïse, de Calvin, de Luther, de Mahomet ; mettez-vous à l'hébreu, au suisse, à l'allemand, à l'arabe ! Abîmez-vous dans les gargouillis d'Hébert ! J'ai dit que je n'avais pas de patrie, mais, enfin, quod scripsi, scripsi […].
[…] Promenez-vous, lisez, écrivez, vivez comme le subtil Arétin6[16] voulait qu'on vécût en ce très bas monde qui n'a rien de suprême. Et croyez-moi toujours votre non humble et non obéissant non-serviteur, c'est-à-dire votre ami7[17] 8[18].
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