Contre l'Être Suprême (extraits) - Marquis de Sade
The 2008-06-30 at 21:27 by rt. In Internet and ebook.
Le 7 décembre 1793, la veille d’être arrêté et d’entamer une longue suite d’internements sous la Terreur1[1], le divin marquis écrit une longue lettre, restée longtemps inédite, à son ami en libertinage et athéisme… le cardinal de Bernis, alors exilé à Rome.
L’arrestation de Sade fait suite à l’affaire de Madame du Barry dans la mesure où, en 1791, il avait écrit au commandant général de la garde constitutionnelle, le duc de Cossé-Brissac, amant de la du Barry, pour lui demander une place dans cette garde.
Rappelons que lors de son internement à Picpus, Sade sera sous le coup d’une condamnation à mort requise, le 26 juillet 1794, par Fouqier-Tinville pour “intelligence et correspondance avec les ennemis de la République” et “s’être montré partisan du fédéralisme et prôneur du traître Roland”2[2]. Sur la liste des condamnés à mort de Picpus, Sade portera le numéro 11. Or, mystérieusement, il échappera à l’appel de son nom lors du départ de la fameuse charrette.
Fin 1793, Sade se sait menacé dans sa vie même ; ses écrits revêtent alors une importance particulière car “le désespoir (étant) une forme supérieure de la critique” (Léo FERRE) , il jette un regard particulièrement lucide sur son époque, sur l’Histoire en marche sous ses yeux et, plus généralement, sur les hommes et la vie.
Cette lettre arriva dans des circonstances étranges entre les mains d’Apollinaire qui la remit à Maurice Heine, lequel la transmit à Gilbert Lely avec la consigne de ne la publier qu’en 1989 à l’occasion du bicentenaire de la Révolution.
On ne manquera pas de relever les nombreux passages prémonitoires de cette lettre ! A bien des égards, on peut considérer que ce texte est une critique anarchiste de la Révolution française et de ses dérives terroristes et, au-delà, de la Société en général et du Pouvoir en particulier.
chapitre I
“Un grand malheur nous menace, mon cher Cardinal, j’en suis encore étourdi. Il paraît que le tyran1[3] et ses hommes de l’ombre s’apprêtent à rétablir la chimère déifique. Ne voilà-t-il pas une bouffonnerie incroyable […] Me croirez-vous si je vous dis que l’évangile secret de la nouvelle religion que j’espère encore impossible (mais nous y allons à grands pas) peut se résumer ainsi : “Tu haïras ton prochain comme toi-même” ? […] Nous pensions avoir déraciné l’hypocrisie, eh bien, on nous prépare, figurez-vous, un autre spectacle. Après les flots de sang, vous savez quoi ? Je vous le donne en cent, en mille, en cent mille : l’Être Suprême ! Ne riez pas, c’est le nom regonflé de la Chimère, on nous a changé la marionnette d’habits […]
[…] Or voici venir l’époque du sang abstrait, rigidifié et frigide. La fable chrétienne était absurde, soit, mais elle permettait des élans voluptueux. Que voit-on se former maintenant ? Des corps pincés, désaffectés, désinfectés, hygiéniques, régulièrement tronçonnés sans le moindre signe de lubricité apparente. Prenez ces pauvres Girondins. Vous avez appris qu’ils sont mort en chantant ? Étrange tableau que celui de la guillotine fauchant l’une après l’autre ces voix joyeuses. Ceux-là, au moins, auront fini comme ils ont vécu, avec la même insolence, ainsi de la pantomime de Sillery venant saluer la foule et les tricoteuses aux quatre coins de l’échafaud […]. J’ai vu Fragonard hier soir, oui, le grand et fameux Fragonard. Il ne dit rien, il ne peint plus, il se terre. Il m’a confié l’un de ses dessins, je l’ai, en ce moment même, sous mon lit. D’ici que les fonctionnaires de l’Être Suprême le découvrent ! Mon compte serait bon, et je tiens à garder ma tête corrompue sur mes épaules courbées. L’œil d’Allah nous surveille jour et nuit, n’allons pas éveiller sa fureur. Serais-je obligé demain d’aller me cacher dans les caves du Vatican, au milieu des collections obscènes des papes ? Ce serait un comble, avouez.
Vous vous rappelez sans doute cet écrit de Voltaire signé Joussouf-Chéribibi dont nous avions ri ensemble il y a longtemps. Il s’agit des dangers de la lecture. J’en avais noté quelques phrases, elles ne sont que trop vraies : “Pour l’édification des fidèles et pour le bien de leurs âmes, nous leur défendons de jamais lire aucun livre, sous peine de damnation éternelle. Et, de peur que la tentation diabolique ne leur prenne de s’instruire, nous défendons d’enseigner de lire à leurs enfants. Et, pour prévenir toute contravention à notre ordonnance, nous leur défendons expressément de penser, sous les mêmes peines ; enjoignons à tous les vrais croyants de dénoncer à notre officialité quiconque aurait prononcé quatre phrases liées ensemble, desquelles on pourrait inférer un sens clair et net. Ordonnons que dans toutes les conversations on ait à se servir de termes qui ne signifient rien, selon l’ancien usage de la Sublime Porte”2[4]. On pourrait d’ailleurs, mon cher Cardinal, imaginer un temps où, via l’Être Suprême, et contrairement à l’optimisme commercial du gentil Arouet, il sera à la fois prescrit de s’enrichir et de ne plus lire. Paradoxe ? C’est mal connaître les hommes que de penser qu’ils tendent au but qu’ils avouent. Ils disent blanc et ils pensent noir. Oui, et c’est non. Pureté, et voilà le vice. Vertu, et la corruption s’agrandit.
Comme d’habitude, le fond de la scène est occupé par les femmes. Ce sont elles, ai-je besoin de vous expliquer pourquoi, qui fournissent les gros bataillons du retour à Dieu […]. Elles rêvent, ces vestales de l’obscurantisme, ces maquerelles manquées de Gomorrhe, de transformer la France en couvent de la nouvelle imposture. Le costume change, l’âme de boue reste identique. On couvrira le manque d’appas de ces rebuts de bordel d’un uniforme noir emprunté aux veuves mystiques de l’islam. Comme vous voyez, tout va vite à mesure que les têtes tombent dans les paniers. Il n’est une de ces arrogantes idiotes qui n’ait envisagé, certains jours, de circoncire violemment le mâle qui les attirait ? Pourquoi, ont-elles dû se dire, s’en tenir à l’organe qui est l’unique objet de nos ressentiments ? Pourquoi ne pas couper plus à fond ? Sans se salir les mains, sans y toucher ? En hommage à l’Être Suprême en méchanceté où se masque plus ou moins bien la figure de leur mère ? La M…3[5] m’en a assez appris sur sa fille possédée du démon. L’Être Suprême ! Voilà qui convient mieux que le Père, le Fils et le Saint-Esprit ! C’est plus Elle ! Il suffisait de choisir le sacristain mâle qui pouvait servir politiquement leur dessein : c’est fait.4[6]
[…] Un philosophe de mes amis parle de “ruse de l’Histoire”. La ruse de la Chimère est autrement redoutable et, parfois, on croirait que l’illusion de l’Histoire n’a été inventée que pour la servir. Une fois en place, étayée, adorée, servie par ses nouveaux prêtres, elle décide, bien entendu, la fin de l’Histoire, et c’est bien ce à quoi nous assistons ces jours-ci. Déjà les trafiquants s’agitent en coulisse. L’Être Suprême nous prépare un très bon Veau d’Or. A quoi aura donc servi le supplice affreux du petit La Barre, quand des milliers de sujets seront placés sous son joug ? N’allons-nous pas changer de tyran en pire ? Pourquoi pas, bientôt, un dictateur qui prendrait le titre de mufti ou, plus drôle encore, d’empereur ? Je vois assez bien David se rallier aussitôt au nouveau régime et, après la fête de l’Être Suprême, organiser ce sacre impérial avec le pape lui-même en figurant. Prévenez quand même Sa Sainteté qu’une telle comédie n’est pas à exclure. Ah, Lumières, Lumières, n’étiez-vous donc que la préparation des Ténèbres ? Rousseau, éternel jean-foutre, ton règne est-il venu ? Nous avions des esprits éveillés, éprouvés, fermes. Nous aurons des pleureuses, des Héloïse, des Arsinoé. Je pressens une marée de mélancolie souffreteuse, un culte rendu aux vapeurs de la moindre migraineuse promue prophétesse. Le Sous-Être extrême sanctifiera leurs humeurs. Tout cela, me dira-t-on, sera bon pour le peuple, seule l’aristocratie était athée. Mais, grands dieux, où vont-ils chercher ces sornettes ? Et même si cela était vrai, qui fera jamais mieux que l’aristocratie dans l’histoire du goût, des plaisirs ? A quoi nous servira cette nouvelle idole sinon à augmenter le laid dont les traces, désormais, sont partout présentes ? Vous connaissez ma devise : désordre, beauté, luxe, frénésie, volupté. Et encore : si l’athéisme a besoin de martyrs, mon sang est prêt. Cachons-nous, cependant. Le brave Thomas M… vient de se suicider. Il était devenu misanthrope par l’affaiblissement de ses désirs. Je n’ai pas l’intention d’en faire autant. Mes désirs sont toujours vifs, variés, inlassables, sans cesse renouvelés par l’imagination. La pensée que j’en ai est la pensée même. Je ne l’égorgerai pas sur l’autel du dernier pantin.
Vous croyez que j’exagère ? Qu’un telle bestialité glacée n’a pas pu s’installer en quelques mois dans le pays le plus civilisé du monde ? Et pourtant, c’est ainsi. Les conséquences pour l’avenir sont immenses, car, n’en doutez pas, le modèle sera suivi. On parle de fêter l’Infâme : c’est un arbre. De la “liberté”. Voilà une sacrée transplantation ! Où les rêves de généalogie ne vont-ils pas se fourrer ! Abolissez la servitude : elle revient, plus que jamais volontaire… Liberté ? Personne n’a jamais été moins libre, on dirait un fleuve de somnambules. Égalité ? Il n’y a d’égalité que des têtes tranchées ? Fraternité ? La délation n’a jamais été plus active. Aurait-on décidé de mettre à nu le nœud des passions humaines serrant l’annihilation de tous par tous, qu’on n’aurait pas mieux réussi. Oui, chacun veut la mort de chacun, c’est vrai. Mais qu’on y mettre alors de l’invention, du piment, l’infinie ressource des formes et non cette froideur sentimentale de tribunal mécanique. La peine de mort me révulse. Voyez-moi ça ! La mort sérieuse ! Industrielle ! Morose ! Technique ! Et, qui plus est, accompagnée des jérémiades de Saint-Preux, des frilosités de l’Épinette, vous savez, la petite grue de Grimm ?